jeudi 16 juillet 2026

Des vrais cinglés de cinéma ! la salle avec amour et acharnement

À une époque où les films se consomment de mille façons, nous oublions parfois que le septième art prend sa source dans un lieu collectif : la salle de cinéma. Aller au cinéma a progressivement perdu de son évidence, dissociant parfois les œuvres de l'endroit même où elles prennent toute leur dimension, décorrélant de notre imaginaire le lieu de l’œuvre. Je me suis d'ailleurs souvent fait cette réflexion : tous les films sont meilleurs en salle, comme si ce médium les sublimait d'emblée. Mieux encore, lorsqu'un film m'a marqué au cinéma, je me souviens presque toujours de la salle où je l'ai découvert, de la période de ma vie, des circonstances de la projection et des personnes qui m'accompagnaient. Lorsque l’on m’évoque un titre, je sais d’office si je l’ai vu au cinéma ou pas. Fatalement, la fréquentation des salles s'étiole tandis que l'offre de divertissement se multiplie. Les cinémas de notre enfance ont disparu les uns après les autres, remplacés par des multiplexes sans âme, aussi bandants qu'un rayon de surgelés dans un hard-discounter. Paris fait figure d'exception – avec quelques rares autres villes, mais sans commune mesure, même New York ou San Francisco – car, même si le nombre de salles y a lui aussi considérablement diminué, il en subsiste suffisamment pour étancher la soif irrépressible des cinéphiles et des cinéphages, fractionnant leurs rétines au gré des festivals, des rétrospectives, des séances de la Cinémathèque ou de quelques salles indépendantes obstinées. Samuel Guillerand et Sixtine Audebert, hydre bicéphale à l'origine de Des vrais cinglés de cinéma, la salle avec amour et acharnement (Mono-Tone & RQM Éditions), ont eu l'idée lumineuse de donner la parole à ces forcenés de la pelloche, à ces derniers Mohicans de la cinéphilie en salle. Chez eux, cette passion dévorante rythme l'existence tout entière. Chaque journée s'organise avec une minutie presque militaire afin de satisfaire un appétit jamais rassasié de découvertes. Contrairement aux idées reçues, il ne s'agit pas de vieux rats de cinémathèque enfermés dans une caricature poussiéreuse. À l'image des tintinophiles, ces amoureux de la salle ont entre 7 et 77 ans… ou presque. Leur laisser raconter leur parcours, leurs habitudes et leurs motivations, c'est entrouvrir une fenêtre sur notre propre rapport au cinéma. Leur passion nous interroge autant qu'elle nous invite à retrouver le moelleux de nos fauteuils rouges et le plaisir irremplaçable de voir un film là où il est né pour être vécu : dans l'obscurité d'une salle de cinéma. Ces portraits nous rappellent combien le cinéma est « la vie en mieux », comme le déclarait Claude Lelouch. Plus qu'un simple divertissement, il est un compagnon de route fidèle. Peu importent les modes, l'obsolescence ou la fugacité des célébrités : voir des films nous nourrit, nous abreuve d'expériences, élargit notre regard sur le monde et nous maintient intensément dans l'existence. C'est là toute la puissance de l'art. Au fil des témoignages, on comprend également combien les salles de cinéma demeurent indispensables à la découverte de certaines cinématographies. Je pense notamment au cinéma indien, dont la richesse et la diversité continuent d'être révélées grâce au travail de programmateurs passionnés (ou à l’écoute des communautés !). La salle retrouve alors sa vocation première : créer l'événement, provoquer la surprise, éveiller la curiosité et inviter au voyage. Car c'est souvent là, dans l'obscurité d'une projection partagée, que naissent les plus belles découvertes cinéphiles, celles que les algorithmes ne suggèrent jamais. Quelques esprits chagrins se gausseront sans doute de certains témoignages, les jugeant excessifs ou déraisonnables. Ils n'ont, au fond, rien compris à ce qui fait le sel de l'existence : cet équilibre fragile entre une passion dévorante et le plaisir presque addictif qu'elle procure. Car il est des addictions qui n'abîment pas ; elles construisent, consolent et donnent, séance après séance, une raison supplémentaire de supporter le monde. J'ai parcouru ce livre goulument, avec la même gourmandise que celle qui anime ses protagonistes, en dévorant les témoignages les uns après les autres. J'y ai retrouvé quelques connaissances, ce qui n'a fait que renforcer le plaisir de la lecture. Je ne peux que vous recommander cet ouvrage aussi original que passionné, véritable déclaration d'amour à la salle de cinéma et à celles et ceux qui continuent, obstinément, d'en faire un lieu de vie autant qu'un lieu de projection. (D.L) Disponible dans la plupart des libraires parisiennes, notamment chez les amis de Hors-Circuits.

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