samedi 22 septembre 2018

Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon coeur d'une langueur montone... mais heureusement v'là le Retro Wizard Day


Eric Charden l'avait scandé en se trémoussant dans une chemise entrouverte,  laissant apparaitre des poils de torse plus luisants qu'un halo de lucioles, l'été sera chaud et il le fut. Un sale temps pour les bêtes grasses qui s’exaspérèrent des températures trop élevées,des relations diplomatiques presque rompues avec la Belgique après une tête d'Umtiti (mais ça m'a fait goder comme un jouvenceau devant son premier playboy) et une douce farniente à tous les étages lors de cette respiration estivale. Mais bon les meilleures choses ont une fin (comme Vidéotopsie par exemple) et déjà l'automne pointe le bout de son nez avec la belle nuit d'Halloween en point de mire... En attendant la saison des sorcières, un évènement se profile le dimanche 7 octobre dans la bonne ville de Liège, le Retro Wizard Day, convention fantastique dans tous les sens du terme où les gens sont heureux de se retrouver autour d'une passion commune pour la bonne cause  (les recettes des entrées vont à une association). Au programme des stands de galettes (DVD, BluRay), de livres, de figurines, d'affiches, de maquillage, de jeux de rôle, d'arts créatifs, j'en passe et des meilleurs ! Si Jean-Michel Peugeot a déclaré forfait,  j'y serai bien avec une poignée de Médusa dont le numéro 15 fraichement réédité (les envois sont partis pour les précommandeurs).  Vous pourrez d'ailleurs serrer la pogne de la fine fleur de la fanédition franco-belge puisque Vidéotopsie et Black Lagoon fleuriront également les étals de leurs plus belles plantes... Impossible de signer un billet le Retro Wizard Day sans saluer son instigateur, Pascal Gillon, un mec en or massif entouré d'une équipe de bénévoles formidables, sans eux nous ne pourrions pas nous réunir....

Vous pouvez acheter vos billets d'entrée par ici 

A l'occasion de cet évènement, j'ai réédité à quelques exemplaires des Médusa 16, 21, 24, 25, 27 et 28. Je priorise le RWD mais vous pouvez aussi les dénicher sur la petite tikbou de Médusa.

mardi 4 septembre 2018

FORNACIS d'Aurélia Mengin (2018)

"Now i can see black birds from the other side" (Baphomet Sunrise, Norma Loy)


Cela fait désormais plusieurs années que le cinéma d'Aurélia Mengin et Médusa Fanzine sont liés, plusieurs années que Médusa ouvre ses pages à l’œuvre hors du commun de la réunionnaise à l'origine du festival Même pas peur, sis sur l'île volcanique. Depuis, sa présence au sommaire constitue un "fil rouge" et j'éprouve une certaine fierté à avoir été le premier à me pencher sur ses productions y décelant une singularité qui ne laisse personne indifférent. Certes, ses films n'entrent dans aucune catégorie, ils ne se définissent pas à l'aune des étiquettes et des genres et son dernier ouvrage, Fornacis en est encore la preuve criante. 
Long métrage entièrement auto-produit, indépendant, underground, échappant aux réseaux traditionnels et ankylosés de la distribution et de la production, Fornacis s'avère impossible à résumer... Chacun, en fonction de ses ressentis, y éprouvera ses propres émotions, y projettera ses propres fantasmes , y vivra sa propre expérience. Il faut oser pénétrer cet univers construit en dehors des archétypes des genres ultra codifiés qui nous passionnent. Un film d'Aurélia Mengin s'appréhende l'âme à nu, débarrassée des oripeaux conditionnés par le cinéma traditionnel. Certains demeureront sur le seuil de son œuvre, incapables de franchir le pas. Honnêtement, je les plains de toutes mes forces.
 Férocement érotique, empreint d'un symbolisme animal, Fornacis est un road-movie intérieur, traversé de par en par par un deuil autant répulsif qu'attractif. Le spectateur, bousculé dans ses représentations, perd le fil du temps et  navigue entre le  passé, les souvenirs heureux, le présent dans un ailleurs et le futur minéral de son héroïne voyageant dans  une voiture de collection (et donc intemporelle). Elle roule en transportant l'urne de son amante défunte. Cette disparition a brisé les miroirs du réel et de l'autre côté c'est un monde fascinant qui l'attire... Au gré des rencontres et des routes empruntées, les stigmates corporels s'étendent sur sa peau comme les taches sur un buvard, transformant son apparence et son existence... Les tableaux se succèdent et forment les chapitres du film.
  Il faut prendre la filmographie d'Aurélia Mengin dans son ensemble et, ici comme auparavant, nous retrouvons ses marottes, ses obsessions, ses prédilections : la matière, les corps atteints dans leur intimité, altérés par l'amour plus que par la mort, le travail sur le son, les ambiances surnaturelles, l'expressionnisme, le symbolisme omniprésent. On pense à Fassbinder à la vision de Fornacis, au cinéma de Cattet et Forzani également  (notamment pour leurs fascinations et leur fétichisme communs), à David Lynch ou Oshima tout en gardant, fort heureusement,  son identité propre.
 Le cinéma d'Aurélia Mengin a beau être underground, il n'en est pas moins profondément lumineux, solaire, influencé par l'atmosphère et les couleurs volcaniques de la Réunion. Il s'agit d'un film pictural au sens premier du terme. J'employais plus haut le terme de "tableau", c'est exactement ça, tableaux surréalistes ou expressionnistes,  agrémentés par les décors et les costumes. Si les dialogues sont absents, le travail sur le son constitue un habillage important des images  : le bruissement du cuir, les cris, la musique, les bruitages. Tout concourt à influencer notre imaginaire.
 Il serait injuste de passer sous silence l'interprétation impliquée des comédiens principaux : Anna D'Annunzio, en femme vénéneuse presque louve, Aurélia Mengin dévouée corps et âme à son univers, Philippe Nahon ou encore Emmanuel Bonami, dans le rôle de Wolf (quand je parlais d'animalité....).
 Ce premier long-métrage donne encore plus de relief à l'univers d'Aurélia Mengin. Il n'est pas exempt de défauts naturellement mais je préfère en retenir la force créatrice, l'univers singulier et ses choix incompressibles.  Je ne serai que trop vous conseiller d'aller le découvrir en salle lors d'une programmation en festival, je crains que pour le moment ce soit le seul moyen de le voir.
(D.L)



mercredi 29 août 2018

REEDITION DU MEDUSA FANZINE n°15

Consécutivement au succès de la réédition du Médusa Fanzine n°16 et à la demande de quelques lecteurs qui désirent compléter leur collection, nous continuons à remonter le courant des Médusa. Place désormais au Médusa 15, initialement paru en octobre 1999, comptabilisant 90 pages.  La maquette est un brin hasardeuse, nous découvrions benoitement  les traitements de texte et autres logiciels de mise en page. Le sommaire faisait la part belle à Robin des Bois, dossier central de cet opus où les rubriques (déjà) habituelles trustaient l'essentiel de la pagination : Bismania, Alméria (les westerns), les polars italiens et Nostalgia. La filmo de Jacques Herlin complétait l'entretien paru dans le numéro précédent tandis que le zine se refermait sur le courrier des lecteurs, la zinotek et le cinéma amateur.
Il ne faut pas oublier l'entretien inaugural, également publié dans Hammer Forever et pour cause puisqu'il s'agissait de David Prowse, monstre de Frankenstein pour la Hammer et surtout Dark Vador dans La guerre des étoiles....

Le prix de cette réédition est de 11 euros. Il comprend les douloureux frais de port.
Le numéro sera disponible fin septembre-début octobre.
ça se commande ici 


dimanche 22 juillet 2018

SM LE MAUDIT

« Dans les rues de Berlin, j’ai pleuré l’Ange Bleu, dans le creux de tes reins, j’ai fait des envieux » (L’Horizon funèbre, Dead Rats)

Nous avions évoqué, il y a plusieurs mois déjà, l’univers singulier de Christophe BIER à l’occasion de la sortie de son ouvrage sur Joseph FARREL.  Il revient aujourd’hui avec une bande dessinée pour adultes, SM le Maudit dont il a signé le scénario. Les dessins sont l’œuvre de YXES, auteur de La Capitaliste Rhénane.  Il s'avère inutile de souligner outre-mesure la référence cinématographique du titre que chacun, ici, aura saisi à l’évidence. Après le roman, la bande dessinée offre à Christophe BIER un espace de liberté totale, une aire de jeux sadomasochistes où toutes les perversions éclosent dans les nuits chaudes du Berlin de l’entre-deux guerres, celui qui a vu naître le cinéma expressionniste allemand, les cabarets décadents ou encore Marlène DIETRICH
 Nous retrouvons au fil des pages les marottes de Christophe BIER : les femmes dominatrices montées sur des hauts talons, les cirques ambulants où s’exprime la beauté des Freaks, la soumission complaisante d’hommes ravalés au rang d’objets sexuels engoncés dans des corsets serrés, une cinéphilie aiguë qui puise ses racines dans les cinématographies européennes, le travestissement …  Le héros malgré lui, Siegfried Mann, jeune bellâtre qui rêve des feux de la rampe deviendra la vedette de films particuliers,  réservés aux femmes, de Hilda Von Kroft, réalisatrice géniale, ambitieuse et perverse. Au fil des pages, les humiliations et les punitions  gagnent crescendo en intensité  jusqu’à un apex sidérant dans un cirque sordide perdu dans les plaines moldaves…
Naturellement, la lecture de SM le Maudit est réservée, selon la formule,  à un public averti. Pouvait-il en être autrement ? Heureusement non !  Conjuguant références (les titres féminisés de succès cinématographies, décors cinégéniques) et fantasmes outranciers (dont je vous garde la primeur), SM le Maudit vous plonge bouillant dans un bain glacé. Véritable manège à sensations fortes pour reprendre une image foraine, cette BD explose les barrières de la bienséance et présente un récit fantasmagorique du sadomasochisme, très éloigné des succès contemporains (cinquante nuances et consort). Il y a des portes (vertes) qu’il faut oser franchir, au risque de s’y perdre,  pour gouter au miel mystérieux d’univers inexplorés.
(D.L)
Editions Dynamite, mars 2018.


vendredi 6 juillet 2018

Adieu, je t’aime, Claude Bernard-Aubert !



 Le 25 juin 2018 s’éteignait, dans l’indifférence générale, Claude Bernard-Aubert, un des derniers représentants de la Nouvelle Vague, connu également pour sa brève carrière parallèle dans le cinéma X sous le nom de Burd Tranbaree.
Revenons sur la carrière de ce cinéaste injustement oublié, que nous avons eu la joie de connaître ces derniers mois, auteur d’une œuvre atypique, subversive et attachante.

Claude Bernard-Aubert est né  à Durtal dans le Pays de la Loire en 1930. Il fait sa scolarité à Paris durant l'occupation et se destine à des études de philosophie mais, venu le temps de la conscription, il devance l'appel dans le but de faire du cinéma et s'engage dans l'armée. Il choisit de partir pour l'Indochine où il travaille comme reporter radio. Il rempile trois ans plus tard comme "correspondant télé», toujours comme militaire pour avoir accès aux terrains d'opérations, c'est-à dire en première ligne. Il couvre ainsi le conflit pendant cinq ans !
Ses reportages sont probablement tous perdus. Certains posèrent des problèmes à la hiérarchie militaire car ils anticipaient parfois les évènements car, même si la télévision était balbutiante, les reporters télés avaient de l'avance sur ceux des actualités cinématographiques dont les images étaient soumises à un contrôle plus strict.
A son retour, installé à Nice, il continue à travailler pour la télévision, sur de petits sujets, ce qui lui a permis de faire des reportages sur Picasso et Clouzot à la Victorine, Chagall, Cocteau, etc. Ces documents sont probablement tous perdus aussi.

Il décide alors de porter à l'écran ce qu'il a vécu de la guerre mais il n'a ni contacts ni argent ou métier. Le hasard lui fait rencontrer un ancien de l'Indochine qui a spéculé et s'est enrichi là-bas mais sa fortune est captive et il doit la dépenser sur place et obtenir des recettes en francs afin de tirer des bénéfices. A l'époque il y avait un important trafic des piastres. Il voit dans la production de ce film une opportunité idéale et une semaine ils sont tous les deux de retour en Asie pour les repérages de Patrouille sans espoir. Un film quasi documentaire et littéraire qui montre le quotidien d’un groupe de soldats, isolé et démuni dans un environnement dangereux qu’ils ne comprennent pas. Confrontée à un ennemi invisible, abandonnée par une hiérarchie tout aussi absente, la patrouille est décimée lors de l’assaut de leur fortin.

Claude Bernard-Aubert se forme donc sur le tas, avec des comédiens amateurs, soucieux d’un réalisme documentaire sobre et âpre, si ce n’est une voix off littéraire. Pas de jugement moral, politique ou idéologique mais une empathie certaine pour des jeunes gens empêtrés dans une histoire qui les dépasse. Il montre ce qu’il a vu, ceux qu’il a connus. La voix off du film : « C’étaient des enfants, il n’y a que des enfants pour faire la guerre. Du simple soldat au général, il faut des enfants. Comment voulez-vous faire la guerre avec autre chose que des enfants ? Les hommes font des affaires, sont des hommes d’affaire, les femmes font de la couture, de la cuisine, les belles, l’amour et les enfants… Les enfants font la guerre, ils sont les seuls idéalistes car ils sont la naïveté. (…) Les enfants ont quelque chose à vous dire. »

Le film sort en 1957 mais censuré, sous le titre Patrouille de choc, ce qui n’est plus tout à fait la même chose, et Bernard-Aubert se voit obligé de mettre une fin plus positive.
Il s'agit-là du premier film français tourné sur la guerre d’Indochine.
La presse salua cet effort sincère et courageux et n'hésita pas à souligner que le film fut censuré.

Concernant ce film et la représentation de la guerre d’Indochine, on ne peut que recommander la lecture La Guerre d'Indochine dans le cinéma français - Images d'un trou de mémoire par Delphine Robic-Diaz qui vient de rendre hommage à Claude Bernard-Aubert, citée aussi sur cet hommage rendu par l'ECPAD qui a retrouvé de magnifiques et inédites photographies de Claude Bernard-Aubert au travail en Indochine.

Dans la foulée, Bernard-Aubert s'essaie à la publicité pour gagner sa vie et m'a confié avoir expérimenté les images subliminales. Il en avait conclu qu'il fallait quatre images pour que ce soit perceptible et invisible en même temps. Bien-sûr,  ces expériences ne servaient pas à vendre du coca, mais à s'amuser d'un client "emmerdant" en lui insérant une pin-up dans une publicité de vêtements.

Pendant ce temps, il fréquente d'autres cinéastes et participe activement aux réunions fondatrices de ceux qui feront La Nouvelle Vague.
Remonté par ses déboires avec la censure, il se lance avec le scénariste Claude Accursi dans Les Tripes au soleil qui lui vaudra un an d'interdiction puis une sortie agrémentée de trois interdictions – interdit aux mineurs, interdit dans les territoires d’Outremer et interdit à l’exportation. Ce film, financé en participation totale des comédiens comme des techniciens, est un faux western américain – et parfois même pré-spaghetti -  et un pamphlet sur le racisme, assez extrême pour l'époque – « J’ai voulu étaler franchement tout ce qu’il y a de sale, d’écœurant dans le racisme, ne laisser subsister aucun équivoque, éviter toute idéalisation des victimes elles-mêmes… »
A sa sortie, le film est un scandale dont on a peine à imaginer l'ampleur, provoquant des émeutes et des destructions de salles de cinéma en province comme à Paris. La centrale catholique décréta que voir ce film était un péché mortel, la critique de droite s’offusquait devant des images pornographiques et violentes et le fait que le film puisse insinuer que les français puissent être racistes. Pierre Kast concluait son long article dans les Cahiers du Cinéma sur les mots suivants : « Je ne crois pas que le film ait du charme. Je suis presque sûr qu’il ne souhaitait pas en avoir. Rude, grossier, épais tel qu’il est, le film est tout entier tourné vers la force, la puissance de choc. Comme si Aubert et Accursi avaient violemment envie de cracher au visage d’un certain nombre de personnages ignobles. Une telle violence de volonté entraîne l’adhésion dès qu’on est d’accord sur les personnages en question. Je trouve bien qu’ils aient fait ce film de cette façon. En fait, commis cet acte. »
Et effectivement, à regarder aujourd'hui, on a l'impression d'un acte, d’une installation qui s'attache à faire fi de tout moralisme et à secouer la torpeur du cinéma français autant que de la société en accumulant des saynètes provocantes ou "coups de poing" – un enchaînement d’idées intéressantes qui peut aussi faire partie des faiblesses rythmiques du film. Mais c’est ainsi que le film fut conçu avec le concours du scénariste Claude Accursi.
Le dossier de censure au CNC aurait disparu, ce qui fait aussi que Les Tripes au soleil n’apparaît jamais dans les livres sur la censure dans le cinéma français.

Dans cet entretien tourné en Novembre 2017 la réception de ce film :
Claude Bernard-Aubert évoque Les Tripes au soleil (1959)



Il enchaîne avec un film (pour la télévision) qu'il reniera quasi instantanément, Match contre la mort (1960) avec Gérard Blain, sur un scénario de... Pierre Bellemare. Un film à l'argument intriguant qui semble anticiper rien moins que les jeux de télé-réalité.

Comme les critiques des Tripes de soleil avaient décrété que le racisme était un problème mais qu'il n’existait en aucun cas en France, Claude Bernard-Aubert décida de remettre le couvert mais cette fois avec une histoire d'amour interraciale en milieu étudiant parisien – « tu comprends, comme je suis un vicieux, j'ai tout situé aujourd'hui et à Paris ».
Cela donna donc Les Lâches vivent d'espoir (1961), une production fauchée, quasi improvisée, et son film le plus apparenté au stéréotype du film Nouvelle Vague : scènes de la vie quotidiennes, romances et ballades sur les quais, vie de bohème, jazz et fêtes étudiantes, etc.  Le ton n’est plus à la provocation frontale mais à une certaine nonchalance, évidemment retorse. Dans un second rôle, on note la présence du jeune Claude Berri dans la défroque d’un jeune homme qui fait des graffitis antisémites sans savoir dire pourquoi…
Le film s’ouvre pourtant sur une séquence d’accouchement singulière et atypique, un prologue oppressant empli d'un suspense poisseux, quasi terrifiant qui ne déparerait pas dans un film d’épouvante. De la naissance d'un enfant métis suit en flashback l'histoire de ses parents.


Les Tripes au soleil et Les lâches vivent d'espoir n'étaient plus disponibles qu'en version américaine, tronqués et très mal doublés. Des copies pirates dégueulasses et à éviter selon Claude Bernard-Aubert.
Pour éviter de nouvelles mésaventures avec la censure, Bernard-Aubert se résigna à suivre la procédure officieuse et à verser personnellement des dessous de tables à deux fonctionnaires, ce qui lui permit d'obtenir un visa de censure le lendemain même.

S'ensuivent en 1963 deux autres films totalement oubliés et invisibles : A fleur de peau (1963) qu'il ne considérait pas comme un projet personnel mais « un gentil film policier, dans le genre Agatha Christie, interprété par des comédiens intéressants que j'ai repris ensuite dans différents films. Ce film était fait pour rassurer ceux qui s'inquiétaient de mon avenir dans le cinéma après avoir tourné mes trois premiers films condamnés par la censure », au contraire de Poliorkia, Les Moutons de Praxos (1963), encore un film de guerre, son meilleur selon lui, entièrement tourné en Grèce avec un casting grec de premier plan (Georges Foundas, Titos Vandis, Aleka Paizi).
Claude Bernard-Aubert parle longuement de ce film sur la non-violence dans cet entretien qu’il m’avait accordé à Pâques 2017 :


Les années suivantes (1966-1972) sont marquées par trois films de commande et plus conventionnels avec le comique troupier, Le Facteur s'en va-t-en guerre (encore l'Indochine) avec Charles Aznavour et Pierre Mondy), L'Ardoise, film de prison et de cambriolage avec Salvatore Adamo, Michel Constantin et même Boby Lapointe dans un second rôle, et Les Portes de feu (toujours la guerre ! mais la seconde guerre mondiale dans le désert africain) avec un improbable quatuor féminin composé d'Emmanuelle Riva, Dany Carel, Juliette Mills et Annie Cordy.
Trois films plutôt mineurs mais jamais dénués d'intérêt.
La fin de L’Ardoise, solide film de gangsters avec une belle scène de perçage de coffre-fort, est malheureusement tronquée dans la version sortie en DVD, pour d’absurdes raisons : « Quand, à la fin du film, Marc se fait descendre par Louisa, le film se poursuit par une dernière séquence des deux jeunes, Elisabeth et Philippe s'ébattant dans l'eau d'une piscine. Cette fin a été coupée pour des raisons de contenance du DVD. Pas croyable, mais vrai ! »

En parallèle, il collabore avec la télévision française sur des reportages en province.
Quel que soit le genre abordé, le style de Bernard-Aubert est toujours épuré, sobre et fonctionnel, sec et sans fioritures ou effets esthétisants ce qui conviendra idéalement à son film suivant, assurément le plus célèbre, L'Affaire Dominici (1974), l’un des derniers rôles marquants de Jean Gabin qui cherchait à travailler avec Claude depuis quelques années déjà, sans que ça ne se fasse pour d'obscures raisons.

Ils se mirent d'accord sur ce sujet, à l'initiative de Bernard-Aubert pour qui l’idée du "en son âme et conscience" représentait un sévère dysfonctionnement dans le fonctionnement de la justice française. Le film, l'air de rien, est un brulot contre les excès délirants de la police, du journalisme à sensation et de la justice tout en collant au plus près de la réalité d'une affaire qui avait remué la France des années 50 et avait mené à la condamnation d'un homme sans la moindre preuve matérielle.
Jean Gabin y est excellent en vieux patriarche bourru, têtu et opaque entouré d'une famille problématique dans laquelle figurent le jeune Gérard Depardieu en débile léger et un Victor Lanoux sans moustache, aussi veule que faible face à un  déplaisant fonctionnaire de police incarné par Paul Crauchet. Le spectre de la collaboration et de la résistance affleure dans une démonstration solide oppressante et ambivalente. Un film qui montre l'humain trop humain, pourrait-on dire, sans complaisance.


Il fallait donc bien que l'inhumain, ou plutôt la bête immonde, surgisse. Ce sera dans L'Aigle et la colombe (1977), cauchemar halluciné mais hyper réaliste, dans lequel une jeune étudiante américaine qui travaille sur la sexualité dysfonctionnelle des nazis, est enlevée par une puissante organisation néo-nazie préparant l’avènement d'un nouveau Führer. Séquestrée dans un bunker, elle est soumise à un lavage de cerveau, déshumanisée dans le but avoué qu'elle accepte de s'accoupler avec ce nouveau Führer, totalement névrosé.
Le film fut tourné en décors réels - dans un bunker construit par les nazis dans les sous-sols de la gare de l'est. La reconstitution du folklore nazi dans ce bunker aux sombres cachots et couloirs est glaçante de réalisme et le style de Bernard-Aubert devient littéralement clinique. Il ne s'agit pas d'un film de nazisploitation, comme il en pullulait dans les années 70, il va même à rebours de tout sensationnalisme exacerbé, sans véritables scènes de sadisme ou d'érotisme.
La survivance de l'idéologie de mort semble ici surgir du plus profond de la terre pour contaminer la surface sous la forme d'une multinationale aux activités opaques. C'est le sacrifice, étonnamment paisible de la colombe qui fait obstacle à la renaissance triomphante de l'aigle.
Un noir fantasme, une dystopie - comme on dit aujourd'hui - au goût âcre, à ranger parmi les inconfortables étrangetés françaises des années 70.

L'aigle et la colombe était prévu pour une distribution en salle relativement importante par la Gaumont qui se ravisa la veille de sa sortie et décida de ne l'exploiter qu'au Panthéon à Paris. Claude Bernard-Aubert, qui en était aussi le producteur avait engagé des sommes importantes pour la promotion du film, se retrouva ruiné du jour au lendemain, criblé de dettes.
Contre les avis de ses collègues, il intenta un procès à Gaumont – Je ne me suis pas couché, je me suis retroussé les manches. Ainsi naquit, en attendant le procès, Burd Tranbaree, l'anagramme de Bernard-Aubert, qui en quelques années devint un des réalisateurs de films X parmi les plus populaires de l'époque, ceux de l'âge d'or de la pornographie française.
Il commença par engager un assistant réalisateur spécialisé et tourna rapidement une série de six pornos qu'il ne se soucia pas de baptiser. Les titres de tournages étaient Phantasmos - numérotés de 1à 6, le distributeur se chargeant de trouver des titres pour l’exploitation.
Et Burd Tranbaree enchaîna les films avec ses collaborateurs et techniciens habituels (dont Alain Goraguer dont on redécouvre depuis quelques années les partitions de film porno, suaves mélopées, thèmes électroniques, funk, etc.) à un rythme soutenu avec la fine fleur des partouzards et échangistes de l'époque (Richard Allan, Brigitte Lahaie, Karine Gambier, Erica Kool, Cathy Ménard...) se rémunérant au minimum pour rembourser ses dettes au plus vite. 
S’il n’a pas pu assister au tournage de sa première scène hard, il sut prendre le pli et écrire lui-même ses scénarios mais se demandait certains jours ce qu’il « avait bien pu faire au bon dieu pour devoir filmer des éjaculations après le petit-déjeuner ».
Cela donne le plus souvent des films légers et souriants, sortes de comédies françaises post-1968, plus ou moins désolantes, dans lesquelles des couples de la moyenne bourgeoisie découvrent les joies de la chair et de l'amour à plusieurs quand ce ne sont pas des grands bourgeois, dans leurs châteaux de province se livrant à divers libertinages. Cela se termine le plus souvent bien, ça culmine toujours en une partouze et les protagonistes principaux s'aiment de plus belle. Evidemment le cahier des charges de ces films était strict, le public (très nombreux à l'époque) ne venant pas pour les scènes de comédie.
"Des films de bonne santé" comme aimait dire Bernard-Aubert qui ne s'est jamais retrouvé à devoir filmer des pratiques sexuelles qu'il aurait pu réprouver.
Quoiqu'il en soit les films de Burd Tranbaree, souvent bien éclairés et réalisés dans des conditions sérieuses et professionnelles, furent des succès publics importants qui lui permirent de sortir la tête de l'eau. Ses actrices semblent l’avoir respecté et apprécié et se sentaient à l’aise pour se livrer à leurs cascades sous l’œil de sa caméra.


Noël Simsolo  fut un des premiers à saluer l'émergence de Burd Tranbaree et de la pornographie au cinéma. Dans son Dictionnaire de la Nouvelle vague, il note: "Cet auteur était le cul entre deux chaises, l'une portant sa part du cinéma engagé par ses sujets, l'autre soutenant le cinéma illustratif des plus conformistes. C'est alors que son double Burd Tranbaree réalisa de nombreux films X, retrouvant là les principes techniques de tournage des premiers films de la Nouvelle Vague et le psychodrame dans le réel et la fiction de ses premières armes avec Patrouille de choc, les actes sexuels remplaçant les duels militaires. Rien d'indigne à cela, certains films pornographiques ont des qualités cinématographiques. Quoi qu'il en soit, il est un des cas complexes de la Nouvelle Vague puisqu'il en retrouva une certaine facture dans les limbes de la nouvelle vogue du X."
D'après le dictionnaire du film érotique et pornographique en 16 et 35mm,  Le Droit de cuissage (1980) serait le chef d'œuvre de Burd Tranbaree, un film à "la mécanique implacable, digne de Feydeau"  et, à propos de Chambres d'amis très particulières (1983) on peut lire: "...les carrousels érotiques, les équilibres vertigineux des corps distribués en figures géométriques sont la preuve que sommeille chez Tranaree un Bubsy Berkeley hard qui donne ici toute sa mesure: fleurs, étoiles, les corps tracent des signes perpétuellement renouvelés dans l'éphémère du plaisir."

Bon an mal an, après une incartade dans la comédie familiale plutôt désolante, Les Filles du régiment (1978), transposition au féminin des Gaîtés de l'escadron de Courteline, Bernard-Aubert parvient à préparer le tournage d'un nouveau film sur la guerre d'Indochine qui deviendra Charlie Bravo.

Un film dont il parvient à boucler le financement grâce à la... Gaumont en renonçant à ses poursuites et en les faisant mettre au pot le montant exact de ses pertes passées.
La nécessité de Charlie Bravo était de pouvoir donner sa vision de l'Indochine avec moins de retenue qu'en 1956. Le film est une réussite et, malgré quelques maladresses ou impressions de manque de budget en comparaison des films sur le Vietnam américain, il laisse un souvenir puissant et marquant tant la charge contre l'armée française est vigoureuse et teigneuse. Les enfants de 1956 ne sont plus si candides et innocents, ils sont pris dans une mission commando absurde, abandonnés par l’état-major et traqués par un ennemi redoutable, invisible et infaillible. Ils doivent s’en sortir, survivre et pour cela ils tuent, massacrent, commettent des exactions dignes d’Oradour-sur-Glane dès l’ouverture du film. Pourtant le regard est toujours humain, distancié, sans fard et plonge le spectateur dans la réalité d’une guerre minutieusement reconstituée, même si la fin prend des allures de Horde sauvage forcément absurde et décalée.
L’humanité de ces hommes apparaît dans une séquence d’anthologie lorsqu’un des plus jeunes est mortellement blessé et retarde la fuite des rescapés. Tandis qu’il agonise  et que son lieutenant s’apprête à l’achever comme il a dû le faire auparavant, il révèle qu’il n’a jamais connu de femmes et aimerait connaître l’extase de l’amour en regardant l’infirmière. Celle-ci s’y refuse et c’est le lieutenant, particulièrement dur-à-cuire, qui lui prodigue une fellation sous le regard de ses hommes éberlués devant le spectacle de cet orgasme mortel. C’est une séquence sur le fil qui pourrait être ridicule ou gratuitement choquante et pourtant elle s’avère d’une grande pudeur subversive, sublime et bouleversante.



Pour éviter de perdre une nouvelle fois sa chemise, Bernard-Aubert signe pour une dernière fournée de six films X pour lesquels Francis Mischkind lui accorde des budgets fort conséquents pour des films moins portés sur la comédie et plus "papier glacé". Ce dernier effort sera aussi le chant du cygne des films pornographiques sur pellicule, comme le note justement Jean-François Rauger à propos d'Initiation d'une femme mariée. « Le jour de la sortie de Charlie Bravo, j’étais en train de filmer des léchouilles » disait-il avec humour et détachement.

En 1984, il débute le tournage d’un nouveau film en Extrême-Orient, La Jonque Chinoise avec Lino Ventura. Après une semaine de tournage, Bernard-Aubert est exaspéré par les caprices et ingérences de sa vedette et, à la surprise générale, il interrompt le tournage. La production du film s’arrête net.

Il est plus que probable que sa double carrière dans la pornographie soie devenue un obstacle à un retour à la normale et il lui faut attendre 1988 pour livrer son dernier film de cinéma, Adieu, je t'aime avec Marie-Christine Barrault et Bruno Crémer. Une histoire de ménage à trois atypique dans laquelle la femme se résigne à vivre avec son mari et l'amant de ce dernier. Un propos certainement osé pour l'époque – c’est alors le pic de l’épidémie du sida - qui mériterait également d'être redécouvert.

Passons sur Le Denier du colt (1990) avec Guy Marchand, téléfilm policier standard de l’époque mais suffisamment décent pour avoir connu une sortie sur le grand écran.

Depuis cette date, Claude Bernard-Aubert, pugnace, a tenté de faire produire de nombreux projets qui lui tenaient à cœur (Champagne 17 sur la 1ère Guerre Mondiale, entre autres), malheureusement sans succès. Force de la nature, il travaillait sans relâche à ses scénarios il y a quelques mois encore, avant de voir sa santé défaillir. Il parlait même avec gourmandise d’un film qu’il aurait voulu signer Claude Bernard-Aubert ET Burd Tranbaree !

Francis Mischkind après le tournage d'une interview avec Bernard-Aubert me disait sur le pas de la porte: "les films de Claude, c'est: faites pas la guerre, faites l'amour".
Et, en filigrane, dans toute l'œuvre, paradoxalement peut-être pour un ancien militaire, l'idée que la masculinité, voire la virilité (au sens propre comme au figuré) soit défaillante ou vacillante, devienne inopérante et anachronique - sans que cela n’apparaisse jamais, pour autant, comme un regret.
Au final, malgré une grande diversité de genres, il laisse une œuvre aussi cohérente que visionnaire, fortement ancrée dans les angoisses et fantômes des Trente Glorieuses françaises.
Une œuvre singulière qui dresse des ponts inattendus entre la nouvelle vague et Jean Gabin, le documentaire et la pornographie, les films de genre et les comédies sentimentales voire désolantes, l'avant-garde et la tradition, la provocation et le témoignage.

Ces derniers mois et années, Claude Bernard-Aubert était parvenu à faire restaurer ses deux premiers films. Devaient suivre Poliorkia, L'Aigle et la colombe puis Adieu, je t'aime. Espérons qu'un distributeur vidéo saura parachever ce travail de mémoire.



Jacques Spohr

Sources:
- Ciné-Bazar n°3 Entretien avec Thomas Revay.
- La Guerre d'Indochine dans le cinéma français - Images d'un trou de mémoire de Delphine Robic-Diaz.
- Brigitte Lahaie, les films de culte de Cédric Grand Guillot et Guillaume Le Disez.
- Dictionnaire des film français érotiques et pornographiques en 16 et 35mm sous le direction de Christophe Bier.