samedi 5 septembre 2026
Le Géôlier, Florian Quittard
Le Geôlier
Florian Quittard
Rouge Profond, collection « Les Mots Noirs »
Lors du dernier — qui était aussi le deuxième — salon Sueurs froides, sis dans la banlieue lilloise, à Wasquehal précisément, Le Geôlier s’était glissé parmi mes nombreux achats. Il trônait sur le stand de Hors-Circuits, en compagnie de son auteur. Dans ma petite tête chevelue, une petite voix, muchée sur mon épaule, me soufflait de l’acquérir : « Il y a le Quittard qui me démange. » Petite voix à laquelle, vous vous en doutez, je ne pus point résister.
Publié dans la nouvelle collection Les Mots Noirs de Rouge Profond — davantage tourné, traditionnellement, vers le cinéma, avec notamment la biographie de Dario Argento ou Teen-Horror de Pascal Françaix —, le roman de Florian Quittard s’aventure du côté des littératures de l’imaginaire. Un récit d’aventures fantastiques qui mêle science-fiction et épouvante, tout en distillant au fil des pages quelques saillies existentielles et de l’horreur “corporelle”.
Nous faisons ainsi connaissance avec le « héros », un certain Saul Géôlier, véritable aptonyme puisque ce colosse boiteux et solitaire exerce précisément le métier de geôlier dans une prison sinistre. Fonctionnaire du sordide, il accomplit sa tâche avec la régularité imperturbable d’un métronome carcéral, dans un univers gris, clos et répétitif. Saul ne s’apitoie ni sur son sort ni sur lui-même. Il fait ce qu’il doit faire, parce que les règles sont les règles. Il survit, plus qu’il ne vit, subissant son quotidien avec passivité.
Jusqu’au soir où il surprend un détenu du dernier étage — le « Paradis », où les condamnés à perpétuité sont comme autant de grains dans le sablier du temps, prisonniers de leur propre fin— en train de violer un pauvre hère de l’étage inférieur. Son sens inné des règles, mais aussi sa conception presque viscérale de la justice, l’obligent à intervenir. Il sauve le supplicié et rend gorge à l’agresseur.
Saul s’attend alors à être sanctionné. Il n’en sera rien. À sa grande surprise, il est promu au dernier étage.
Le voilà donc propulsé dans un Paradis pavé de mauvaises intentions, qui va faire voler en éclats le ronronnement de son existence et l’entraîner vers des mystères dépassant son entendement… et bientôt le nôtre.
Si les premiers chapitres prennent le temps de nous faire découvrir par le menu cet établissement pénitentiaire et son fonctionnement aussi rigoureux qu’inquiétant, les péripéties nous entraînent rapidement vers d’autres contrées, pas forcément plus hospitalières. Florian Quittard compose un récit singulier, qui évoque les serials d’antan : des chapitres courts, nerveux, allant droit à l’essentiel et faisant avancer l’intrigue à chaque detour.
Et des détours, il y en a !
De surprises en étonnements, le lecteur se laisse happer par les aventures extraordinaires de ce gars trop ordinaire. On tourne les pages avec cette curiosité un peu enfantine qui consiste à vouloir savoir ce qui se cache derrière la trappe au plafond, au fond du prochain couloir, ou de l’autre côté du prochain mystère. Et l’on savoure chaque nouvelle idée, chaque trouvaille, chaque changement de décor.
Le style de Florian Quittard participe grandement au charme de l’entreprise. Épuré mais jamais sec, il recycle parfois des expressions populaires pour leur faire subir une petite torsion et leur offrir une saveur nouvelle. Son récit fonctionne par tiroirs, trappes et constructions savamment agencées, comme si chaque découverte en dissimulait une autre.
La verticalité y tient d’ailleurs une place particulière. On monte, on descend, on s’enfonce ou l’on s’élève : la prison, l’île, l’iceberg deviennent autant de déclinaisons d’un même jeu vertical. Quittard s’amuse également avec les codes du genre: le lieu clos qui ouvre sur de nouvelles dimensions, le solitaire qui finit par s’ouvrir aux autres, le repaire du savant fou, les clients d’une auberge presque échappée d’un film de la Hammer, les taiseux qui observent et écoutent…
Tout cela pourrait sembler familier, et c’est précisément là que l’auteur nous attrape. Ses oxymores et ses décalages s’insinuent jusque dans l’imagination du lecteur, qui reconnaît les lieux et les situations tout en demeurant incapable de deviner ce qui l’attend au tournant. On avance en terrain connu, mais sans jamais savoir de quelle manière on va être mangé.
J’ai particulièrement apprécié le traitement de la météo. Bruine, pluie et brume ne se contentent pas d’accompagner l’action : elles semblent la commenter, l’envelopper, parfois même la provoquer. Elles deviennent presque des personnages à part entière, contribuant à cette atmosphère pesante et étrange qui accompagne Saul dans ses pérégrinations.
Et puis, derrière l’aventure et les plaisirs du récit, se glissent quelques réflexions qui donnent au roman une profondeur inattendue. Sans trop en révéler, il est question de mort, de transhumanisme, de conscience et d’âmes. Des interrogations que Saul — dont le prénom signifie, bibliquement, « le désiré de Dieu » — se retrouve à prendre en charge presque malgré lui.
Car c’est peut-être là que réside la réussite du roman : sous ses dehors de brute solitaire, Saul devient peu à peu autre chose qu’un simple geôlier. Ses certitudes vacillent, sa routine vole en éclats, et les épreuves révèlent chez lui une bravoure inaltérable. Il avance alors dans cet étrange labyrinthe avec une logique presque holmésienne, faite de déductions, d’intuitions et d’une obstination tranquille.
Le Geôlier se lit donc avec une délectation non feinte, tandis que grandit, au fil des pages, une affection certaine pour ce maton que rien ne destinait à devenir un héros. Florian Quittard lui fait subir quelques sévères contorsions existentielles et lui amoche bien la carcasse, mais Saul s’accroche, avance, déduit et encaisse.
Vivement le suivant !
D.L
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