vendredi 13 février 2026
La dimension Walter Hill, Thomas REVAY.
La chronique est également parue dans le Médusa Fanzine n°33 mais un paragraphe s'est retrouvé muché sous une photo. C'est ça aussi le fanzinat, même après 37 ans !
La dimension Walter Hill. Entretiens. Thomas REVAY. Rouge profond, 2025.
Non, je ne dissimulerai pas ici cette émotion profonde et sacrée que j’éprouve en tenant ce livre entre mes mains. D’abord, parce que Thomas est un ami. Ensuite, parce que c’est une personne issue du monde du fanzinat et que cela compte dans ces pages. Dans ses cent vies, Thomas a été en effet le taulier de Ciné-Bazar avant d’évoluer vers le prozine. L’émotion vient enfin aussi du fait qu’il s’agit du premier livre en français consacré à Walter HILL.
Il s’agit, comme son titre l’indique clairement, d’un livre d’entretiens. Mais ce n’est pas qu’un assemblage de souvenirs recueillis auprès d’un des derniers grands d’Hollywood. Ce qui serait déjà intéressant en soi. Le propos est plus ambitieux. Thomas souhaite « traverser avec des mots » toute l’œuvre de HILL. Pas seulement avec les mots de ce dernier mais aussi avec les mots de ceux et de celles qui l’ont croisé, qui ont tourné avec lui ou qui l’aiment. Ces petits éclairages, parfois longs, parfois plus courts, offrent une vraie plus-value aux entretiens. On y perçoit à plusieurs reprises l’émotion des personnes qui ont eu la chance de croiser un jour Walter HILL. À cet égard, l’intervention de Sigourney WEAVER est sans doute la plus forte, tant elle est imprégnée d’un profond respect pour l’homme Walter HILL, pour son travail de scénariste et de réalisateur. Des voix plus périphériques accompagnent celle de HILL, comme celles d’Oliver STONE ou de Christopher WALKEN.
Ce livre bruisse donc de nombreuses voix. Celle de HILL est la plus présente (évidemment). Elle est parfois sèche, toujours franche, souvent brute mais jamais brutale. HILL se moque des conventions, dynamite le cadre, dit ce qu’il veut et se tait aussi. Et ses silences disent beaucoup… En trois années, Thomas a pu, non pas domestiquer la créature et le créateur, mais a su orienter l’expression pour nous faire entrer dans une œuvre. On apprendra donc qu’HILL est entré par effraction dans le monde d’Hollywood, qu’il était éduqué au cinéma de quartier et qu’il est aussi le fils de la télé. Il fait ses premières armes de scénariste sur Guet-Apens (PECKINPAH, 1972), où il croise Steve Mc QUEEN, dont il rappelle l’étonnant magnétisme. Le succès de ce titre lui permet de passer derrière la caméra et de mettre en scène Le Bagarreur avec Charles BRONSON. Il parvient à convaincre la star de 50 ans que, bien que peu connu, il est le réalisateur de la situation, puis de lui faire raser sa moustache ! Il se fâche finalement avec l’acteur car il coupe au montage de nombreuses scènes avec Jill IRELAND, sa compagne à la ville. L’écriture, ou plutôt la réécriture du scénario d’Alien constitue un tournant dans sa carrière après le succès populaire des Guerriers de la nuit. C’est HILL qui fait de Ripley un personnage féminin, offrant (enfin) au cinéma une femme en détresse qui n’a besoin d’aucun homme pour la sauver. Bref, comme le dit Sigourney WEAVER, HILL est un « génie discret », avec de vraies idées. On comprend en effet, en dévorant ce livre, que cet homme est avant tout attaché à la narration, à ce qui la nourrit, l’accélère, l’enrichit. Les effets gratuits le répugnent. Quand on voit, par accident, un film Marvel aujourd’hui, on se rend compte de ce que nous avons perdu. Revoir les films de HILL, c’est retrouver un continent perdu, arpenté par toute une génération (comme Michael MANN, présent aussi dans le livre). Pour le réalisateur de Sans Retour, le genre importe peu. Le genre n’est pas la destination, c’est seulement le moyen d’y parvenir. On croirait lire un texte d’un fanzine !
En fan absolu de Walter HILL, Thomas n’oublie pas de faire la part belle aux westerns. Comme le dit l’interviewé, « moi, je voulais faire un western ! ». Projet avorté pour Les Guerriers de la nuit (quoique… ce film est un beau western urbain) mais qui se concrétise dès l’année suivante, en 1980, avec Le Gang des frères James. Premier titre d’une liste, qui ne compte que des chefs d’œuvre comme Geronimo, Wild Bill ou le premier épisode de la série Deadwood. HILL revendique clairement sa dette à l’égard de personnes comme FORD, HAWKS, WALSH, dont les westerns ont bercé son enfance comme celle de beaucoup de lecteurs de Médusa. Dans ces pages, sans doute les plus belles, où on sent la voix de l’enfant animer le visage d’un homme expérimenté (de très belles photos prises par Thomas illustrent d’ailleurs l’ouvrage), on saisit la grande attention donnée par le réalisateur aux titres, à la musique, aux séquences d’ouverture. On y voit un grand réalisateur nous expliquer comment il voit ses films, ce qui ne peut que donner l’envie de les revoir pour mieux les comprendre.
Hélas, mille fois hélas, parvenu sans doute au terme d’une carrière qui l’a vu mettre en scène des mecs comme Bruce WILLIS, Arnold SCHWARZENEGGER, Charles BRONSON, Christopher WALKEN, Nick NOLTE ou Eddie MURPHIE, dont il lance la carrière (on lui pardonne…), HILL avoue à Thomas sa conscience que son Hollywood a disparu, emporté par les séquelles, les préquelles, le souci de rentabilité à huit zéros, l’image choc au lieu de la trame narrative… Ses derniers mots résument d’un trait ce qu’est le vrai cinéma, ce qu’il a été et ce qu’il aurait dû rester : « les bons films sont des mensonges qui disent la vérité ».
Il existe des tas et des tonnes de livres d’entretiens avec des réalisateurs. Beaucoup sont oubliables, peu restent dans les esprits. Il y a bien sûr celui que TRUFFAUT a consacré à HITCHCOCK. Il y a désormais celui de Thomas REVAY dédié à Walter HILL. De fait, dans ma bibliothèque, ils sont placés l’un à côté de l’autre, juste au-dessus de ma collection de fanzines. Quelle autre place pourrait-il occuper ?
Yohann CHANOIR
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