dimanche 23 août 2026
La Maison au fond de l'impasse, Frédérick Durand
La Maison au fond de l’impasse
Frédérick Durand, Vents d’Ouest, 2011
« Pendant ce temps, quelque part dans le monde, des gens meurent. »
Dans sa dédicace, Frédérick Durand m’indiquait que ce roman se voulait un hommage à la mythique collection Angoisse — à lire absolument, à ce propos, les ouvrages que Philippe Gontier lui a consacrés chez Artus. Une angoisse de vivre et une pulsion de mort, palpables chez Marc Leblanc, ancien journaliste radio au chômage, séparé d’une femme dont il relit ad nauseam les lettres, personnage principal de ce récit sisyphéen, labyrinthique et éprouvant, écrit à la première personne, qui s’enfonce page après page dans une déraison totale.
La structure du roman en rend l’accès exigeant : le lecteur est pris dans un cauchemar en spirales où se confondent rêve et réalité, cauchemars et phobies, où nous hésitons entre folie née de l’imagination ou fantastique « réel » (me v’là oxymorique). Des phrases référentielles, plantées comme des bouées au milieu d’une mer déchaînée, nous raccrochent à une linéarité illusoire — le réveil qui indique toujours 3 h 33, l’expression « par bravade ou par souci d’originalité », la répétition de certaines situations — comme si l’auteur avait voulu nous laisser quelques balises dans le brouillard de cette transe horrifique où tout revêt une apparence abominable, où la suggestion se mue en images subliminales et en pensées magiques.
L’omniprésence des insectes m’a rappelé le poème Une charogne de Charles Baudelaire. Nous avions d’ailleurs évoqué ce chef-d’œuvre lors de notre visite au locataire du cimetière Montparnasse, Frédérick et moi. J’ai songé également à l’interzone du Festin nu de William Burroughs, où les insectes incarnent l’addiction et la voracité de la came, ainsi qu’à Bukowski dans sa description du poison de la solitude et de la folie qui en découle. Ces rapprochements tiennent davantage à l’association d’idées qu’à de véritables influences revendiquées : La Maison au fond de l’impasse demeure une œuvre singulière, dont les résonances sont parfois celles de mes propres lectures.
Au fur et à mesure de l’intrigue, le personnage principal perd totalement pied avec la réalité, se raccrochant parfois à quelques souvenirs. Sa condition l’affecte tellement qu’il s’en remet au diable pour le sortir de ses turpitudes, une allégeance qui l’oblige à réaliser des sacrifices et à commettre des actes malfaisants.
Une scène ravira les ailurophobes, qui se délecteront de la cruauté monstrueuse dont est victime un pauvre chat errant croisant notre homme dans son antre de la folie. Scène savoureuse quand on connaît la passion de l’auteur pour les chats… Ils sont félins pour l’autre…
La structure en tiroirs, en spirales, atteint son apex dans le chapitre final, qui vient refermer ce cercle infernal dans une boucle en miroir. Oui, ça paraît abscons, ce que je raconte, mais ce sont précisément les impressions que laisse cette lecture, cette sensation de tourner en rond tout en s’enfonçant toujours plus profondément. Quant à cette maison au fond de l’impasse, si elle n’est pas hantée — au sens où l’entend Shirley Jackson —, elle agit néanmoins comme un personnage à part entière : une prison mentale, un espace de projection où se reflètent les pires traumas et les pensées les plus désincarnées de notre homme.
Si j’ai parfois été désarçonné par l’évanescence du récit, se dérobant sous mes yeux comme un sol qui s’écroulerait sous mes pieds, j’ai finalement été conquis par ce déluge d’images angoissantes et cette plongée au cœur d’une folie dévastatrice et (auto) destructrice. (D.L)
Par un heureux hasard qui fait bien les choses, j'apprends au moment de publier cet article que ce roman va être édité chez Rivière Blanche le 1er septembre prochain dans une version revue et corrigée.
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